mardi 28 octobre 2008

Légende


Ce roman, le premier publié par David Gemmell (en 1984), a ouvert la fructueuse carrière d’un des auteurs les plus prolifiques de « l’heroic fantasy » de ces dernières années. On trouve en effet dans ces pages un savoir-faire évident, qui se déploiera par la suite tout du long de plusieurs séries incontournables (on pense notamment à la saga du « Lion de Macédoine », qui revisite l’histoire de la Grèce antique en la mélangeant à la mythologie olympienne) et ce jusqu’à son décès au mois de juillet 2006.

De quoi s’agit-il ici ? D’une sorte de « Massacre du Fort Alamo », avec les Drenaï et les Nadir en lieu et place des Texans et des Mexicains. L’action se déroule en effet de manière quasi exclusive au sein d’une forteresse stratégique – Dros Delnoch – verrou contrôlant l’accès à l’Empire Drenaï, dont l’assaillant Nadir doit s’emparer à tout prix s’il compte poursuivre son invasion plus avant. L’armée que ce rassemblement de peuplades nordiques (regroupées pour la première fois sous un même commandement par un certain Ulric, leur nouveau seigneur) masse aux abords de la forteresse a pourtant de quoi décourager toute velléité de résistance : la poignée de milliers de soldats défendant les six remparts de cet ultime bastion se voit confrontée à près d’un demi million d’hommes en armes venus du nord ! Il est toutefois impératif que ces troupes hétérogènes - pour bonne partie constituées de paysans recrutés à la hâte, peu au fait des arcanes de la stratégie militaire - tiennent cette position le plus longtemps possible. Le souverain Drenaï a en effet besoin de tout le temps qu’on pourra lui obtenir pour constituer une armée digne de ce nom, dans l’arrière-pays de son Empire.

Un homme hors du commun va revenir sur le devant de la scène, de manière à prêter main forte aux défenseurs. Il se nomme Druss « la Légende » et ses exploits sur les champs de bataille sont aussi nombreux que les cicatrices qui lui lézardent le corps. Il a, dans le passé, retourné à lui seul les situations les plus mal engagées. Armé de sa hache « Snaga », il constitue une formidable machine à tuer, d’une résistance inouïe, d’un courage sans failles.

Mais voilà : le temps n’a pas épargné Druss, et c’est un vieillard qui rejoint la forteresse de Dros Delnoch. Son arrivée génère par conséquent dans les rangs Drenaïs un étrange mélange d’excitation (à l’idée d’avoir un tel combattant à leurs côtés) et de désarroi (le doute quant à ses capacités réelles subsistant quelques temps). En l’absence de véritable meneur d’homme, c’est Druss qui prend le commandement des opérations. Ses compétences en matière de stratégie, ses connaissances relatives à la bonne manière d’entraîner les troupes et de leur communiquer la rage de vaincre, lui permettent bientôt de gagner l’estime de tous.

Flanqué de Rek, le nouveau Comte de Dros Delnoch, et de Virae, sa bien-aimée ; de Flécheur, le brigand à la tête d’une armée d’archers, et des Trente, moines combattants aux pouvoirs surnaturels, Druss entreprend de livrer bataille aux multitudes nordiques, sans grand espoir de sauver grand chose d’autre qu’un honneur qui constitue sa raison de vivre. La boucherie s’engage alors…

Ce roman, au déroulement fort linéaire, se révèle étrangement prenant. Le récit est pourtant assez basique : pas de fioritures inutiles, tout juste une narration alternée durant son premier tiers, des personnages qui ne brillent pas par leur profondeur psychologique (à l’exception peut-être d’Ulric, le « leader » des Nadirs, qui n’est pas si méprisable qu’on pourrait le penser à l’orée du roman). En dépit de ces faiblesses évidentes, David Gemmel parvient à nous captiver en nous contant l’histoire de ce combat perdu d’avance. Druss et ses compagnons, peut-être du fait de leurs choix prévisibles, acquièrent une dimension mythologique qui confère à cette « geste » une dimension universelle. Leur lutte contre le destin, contre la fatalité de notre mortalité, fait résonner en nous des échos qui nous incitent à poursuivre la lecture, quelles que soient les maladresses et les raccourcis éventuels émaillant cette première œuvre. Le message qui se dégage au final se résume en quelques mots : ne jamais abandonner, lutter, lutter encore et toujours, lutter jusqu’au bout.

Et parfois – rarement, mais parfois quand même – des miracles se produisent…

lundi 27 octobre 2008

Sauvagerie


Court roman ou longue nouvelle (en anglais, on appelle les récits de ce type des « novellas »), le nouvel opus de J.G. Ballard (dont la première édition en Grande-Bretagne remonte à 1988) n'a rien de dépaysant pour qui connait un peu l'oeuvre de cet auteur passé maître dans l'art de l'anticipation sociale dystopique. Ici, comme dans la majorité de sa production, les personnages se trouvent confrontés à un univers asceptisé, que des éruptions de violence organique viennent secouer aux moment où on les attend le moins. Souvenons-nous en effet que Ballard n'est autre que l'inventeur sulfureux de la pulsion de mort érotique qui s'empare des personnages de « Crash », fameux roman porté à l'écran par David Cronenberg en 1996, où le choc et les mutilations résultant de carambolages automobiles érigés en oeuvres d'art viennent titiller les fantasmes charnels d'un groupe de fétichistes de cette apocalypse motorisée. Il est aussi l'auteur de « Super Cannes », excellent roman centré autour des effets profondéments dévastateurs qu'ont sur la psychée humaine les « resort communities », sortes d'espaces urbains prétendument édéniques, mais qui cèlent en vérité une réalité bien plus complexe.

« Sauvagerie » nous fait ainsi découvrir un enclos résidentiel de luxe (une de ces « gated communities » qu'on voit fleurir en divers lieux, aux Etats-Unis comme ailleurs) du nom de « Pangbourne Village ». Les résidents privilégiés de cette enclave londonienne mènent une existence harmonieuse en compagnie de leurs familles, protégés du chaos régnant (soi-disant) à l'extérieur par des grillages de sécurité surveillés par des gardes armés. La dizaine de familles vivant là fait montre, en plus d'un rapport décomplexé à l'argent qu'elle brasse, d'un positionnement politique assez progressiste, qui s'accompagne de surcroît d'une attitude éminement libérale quant à la façon d'élever ses enfants. Ces derniers disposent de tout ce qu'ils peuvent bien désirer, leurs appétits créatifs sont encouragés, on ne les contraint en aucune manière.

Pourtant, un beau matin, à la stupeur générale, on découvre l'ensemble des parents de Pangbourne Village sauvagement assassinés dans leurs demeures, leurs enfants kidnappés par de mystérieux ravisseurs. Qui a bien pu commettre un pareil carnage ? Et pour quel motif ? Aucune demande de rançon ne parvient à Scotland Yard. Aucun groupe terroriste ne revendique la responsabilité de la tuerie.

Un psychiatre, le docteur Richard Greville, reprend l'enquête là où l'ont laissée les services de police. L'explication du massacre de Pangbourne Village s'impose bientôt à lui. Les enfants ne sont pas les victimes d'un quelconque enlèvement. Dans cette affaire, ce sont eux les assassins de leurs propres parents ! L'éducation ultra-libérale qu'on leur a donné ne leur a pas laissé d'autre moyen d'établir leur identité que de recourir à une sauvagerie criminelle, qui s'est retournée contre ceux qui désiraient se prémunir par tous les moyens des dangers de la vie en société.

Mais plus fondamentalement encore que l'éducation dispensée aux enfants (cette seule critique nous donnerait une oeuvre passablement réactionnaire – ce qui ne correspondrait en rien aux positions politiques de Ballard), c'est la volonté de maîtrise totale (de leur vie, de leur environnement, de celui de leur progéniture) développée par ce groupe de parents, incapables d'accepter le monde dans sa complexité, qui se révèle fatale au final. La tuerie qui frappe cette communauté radieuse ressemble beaucoup à un retour du refoulé, au surgissement soudain de pulsions trop longtemps niées, qui éclatent alors avec une virulence extrême. On pense alors beaucoup à un autre film de David Cronenberg, le très bon « Shivers » (1975), qui nous décrit par le menu l'avancement implacable d'un virus sexuel dionysiaque au sein d'un immeuble ultra-moderne, sensé apporter à ses locataires un ersatz de vie sociale, tout étant disponible en ce lieu profondément inhumain.

Il ne faut que 120 pages à J.G. Ballard pour balayer d'un revers de manche la folie que constituent de pareilles tentatives de s'extraire de la réalité du monde. Le simple fait de décréter qu'on rompt avec notre part animale n'est pas suffisant pour convaincre notre inconscient du bienfondé de la démarche. Gare alors au retour de bâton ! Quant au mythe de l'enfant innocent et pur, il prend ici lui aussi un sacré coup dans l'aile.

La lecture de cet excellent « Sauvagerie » est par conséquent chaudement recommandée !

Le Village


A la fin des années 60, la télévision britannique propose à ses spectateurs stupéfaits une série qui est depuis devenue une référence absolue : « Le Prisonnier ». Un agent secret britannique sur le point de démissionner est transporté durant son sommeil dans un Village d'apparence idyllique, peuplé de prisonniers numérotés – notre héros portant désormais le fatidique « numéro 6 ». En dépit de l'absence apparente de contrainte, il s'avère impossible de fuir ledit village, aux décors et aux costumes surréalistes. L'intégralité de la série gravite autour du désir du numéro 6 (qui refuse obstinément cette dénomination) de s'échapper de cette prison à ciel ouvert...

L'album de Marchal et Rodolphe apparaît commu un hommage transparent au Prisonnier. De quoi s'agit-il ici en effet ? D'une échange de prisonniers entre Américains et Soviétiques sur un pont berlinois durant la Guerre Froide qui amène un homme visiblement drogué à se réveiller dans un mystérieux village bordé d'un lac, quelque part en Russie. L'individu prétend s'appeler Olaf Gustavson, ingénieur finlandais, mais les autorités locales tentent de le convaincre qu'il ne s'agirait là que de sa couverture. Il s'appellerait en réalité Grégor Polianov, et serait un agent soviétique infiltré de l'autre côté du Rideau de Fer, auquel les autorités américaines auraient fait subir un lavage de cerveau !

Qui dit la vérité en ce lieu perdu au sein de l'immensité de la nature inviolée de la Russie soviétique ? Quelles sont les motivations sous-jacentes des uns et des autres ? Qui est qui ? Qui trompe qui ? Ce sont là quelques unes des questions récurrentes qui irriguent ce très distrayant premier tome du Village. L'incertitude relative à l'identité d'Olaf / Grégor nous tient en haleine, et le coup de théâtre final n'est pas sans ironie.

La copie demeure toutefois inférieure au modèle, cette bande-dessinée ne faisant que flirter avec l'élément fantastique qui conférait à la série de Patrick McGoohan une touche inimitable, rendant le récit plus universel dans son propos. Le mystère se résume ici à une traditionnelle histoire d'agents secrets infiltrés - ce qui n'a rien de déshonorant en soi, mais qui n'a tout de même pas la même portée que les interrogations abordées par l'individualisme forcené du prisonnier...

mardi 21 octobre 2008

Autour de Stephen King. L'horreur contemporaine

Ce volumineux ouvrage, coordonné par Guy Astic et Jean Marigny, rassemble les actes du colloque qui s’est tenu en 2007 au château de Cerisy-la-Salle, en Basse Normandie. Agencé autour de la figure incontournable de Stephen King, qui popularise depuis plus de trente ans les littératures de l’horreur et du fantastique auprès du grand public, ce recueil d’essais en tous genres (littéraires, cinématographiques, sociologiques...) vise à faire le bilan de la production contemporaine en ces domaines. Un vaste panorama des auteurs-phare du genre (de Poppy Z. Brite à Neil Gaiman) et des films marquants en la matière est proposé au fil des pages souvent passionnantes de ce livre-somme.

La première partie de l’ouvrage est donc consacrée à l’oeuvre du fameux écrivain du Maine, irrésistible et prolifique succession de « best-sellers » depuis les années 70 du siècle dernier. Les thèmes fondamentaux qui reviennent hanter ses romans l’un après l’autre sont analysés successivement : maisons hantées (l’hôtel Overlook de « Shining » renvoyant à la fameuse « Maison Usher » d’Edgar Allan Poe), révolte des objets, réflexion sur l’acte d’écrire (on pense aussitôt à « Misery » et à « La Part des Ténèbres »), rôle crucial de l’enfance (les enfants sont « doués pour la peur »), multiples références religieuses...

La seconde partie se penche quant à elle sur la floppée d’auteurs de talent dont la production se trouve quelque peu éclipsée par le succès commercial sans précédent rencontré par Stephen King : rôle des lieux maléfiques dans l’oeuvre de King (gothique) et celle de Serge Brussolo (schizophrène et bariolée) ; figure du fantôme dans les ouvrages de Peter Straub ; pornographie horrifique chez Poppy Z. Brite ; abus multiples perpétrés dans la création dionysiaque de Clive Barker...

La troisième et dernière partie du livre aborde pour sa part l’horreur visuelle, celle qui se répand dans les salles obscures à travers le monde. Il est ici question des adaptations cinématographiques des oeuvres de King (« La Ligne Verte », « Carrie », « Dead Zone »...), mais également de films et de cinéastes officiant dans le genre ou à ses marges : Bruno Dumont pour son long-métrage « Twentynine Palms » ; la trilogie « The Descent » / « Creep » / « La Crypte », qui emprunte à Jules Verne autant qu’au cinéma gore...

Au final, la lecture de ce pavé s’avère éminement enrichissante, sans jamais se révéler ennuyeuse ou absonse. Les articles abordent les divers sujets traités selon des angles originaux qui permettent tout à la fois de faire le tour de la question (du moins, une partie du tour...) et de glaner des réflexions stimulantes, susceptibles d’amener le lecteur à poursuivre son analyse par lui-même. Au sortir, on apprécie encore davantage l’incomparable talent de conteur de Stephen King, que beaucoup voudraient réduire à un simple auteur de seconde zone du seul fait qu’il rencontre un juste succès commercial. On prend ici conscience de la richesse de son oeuvre, constituée d’une multitude de couches qui risqueraient de passer inaperçues si l’on s’en tenait à une lecture trop superficielle de ses romans. Mais les actes de ce colloque permettent aussi de goûter à leur juste valeur les ouvrages rédigés par des auteurs tout aussi passionnants qui, en sa compagnie, contribuent grandement à la richesse de la production horrifique contemporaine.

On regrettera toutefois le prix un rien prohibitif de ce recueil d’essais (40 €), qui risque d’en dissuader plus d’un d’aquérir un livre qui mériterait une large diffusion, du fait des nombreuses clefs de compréhension et d’analyse qu’il fournit au fil de ses pages érudites.

Vivement conseillé !

mardi 7 octobre 2008

La Muse de mauvaise réputation

Terpsichore = muse de la danse.
Le danseur fait corps avec son oeuvre. Mais en dépit d'un terrain propice (pourtant, corps, nudité et érotisme vont-ils nécessairement de paire ?), peu d'oeuvres chorégraphiques ont une visée érotique. Est-ce le résultat de la présence immédiate (ici et maintenant, non médiatisé) du corps sur scène (auto-censure) ? Première pièce érotique ? : "L'Après-midi d'un faune". Le primitif serait érotique ? Façon de dire que les Africains sont bestiaux. Rapport à la sexualité des danses sociales (cf. valse - "elle a son pucelage, moins la valse", tango...). Bûto et non-danse, bien que dénudés, sont très peu sexuels. Salomé (danse des sept voiles) = danseuse et prostituée. Le fétiche de la ballerine : vêtue de blanc, corset, tutu (de tulle, n'entrave plus les mouvements de la danseuse, dévoile) et pointes (légèreté, symbole phallique) --> corps dévoilé, poupée dansante, mécanique (cf. Coppélia). Les pointes : invention de Taglioni. Le ballet romantique réserve la danse aux femmes --> dénigrement du danseur, effeminé, homosexuel. Auparavant, la danse constituait un moyen de montrer sa virilité. Inversion. La danse vend du corps...